Côte d’Ivoire : quand neutralité rime avec engagement

La crise électorale que traverse la Côte d’Ivoire depuis plusieurs mois suscite de la part de certaines personnalités l’affirmation claire de leur position, quand d’autres, pour ne pas donner l’impression d’être partisans d’un camp particulier, préfèrent rester muets ou se dire neutres. Mais en réalité, leur neutralité n’a rien à voir avec ce qu’elle est réellement.

La neutralité est synonyme d’engagement

L’autre nom de la neutralité, c’est l’engagement. Des personnes, notamment plusieurs célébrités ivoiriennes, le traduisent à travers leur combat pour la justice et la légalité. Leur lutte a lieu quel que soit le régime sous lequel l’injustice est devenue la norme ; ils ne prennent pas position pour telle ou telle autre administration. Désintéressés ils sont donc, par leur engagement depuis toujours du côté des opprimés, des laissés-pour-compte,  du peuple, en somme. D’où leur neutralité. Il s’agit par exemple, des artistes Billy Billy, de Meiway, du duo zouglou Yodé et Siro, et de l’écrivaine Véronique Tadjo.

Billy Billy

L’artiste, qui excelle dans la déconstruction, n’a pas hésité à décrier les écarts de gouvernance du régime Gbagbo, comme ils critiquent également l’administration de M. Ouattara. Il vit en exil depuis plusieurs années, sous Alassane Ouattara, après son titre satirique Ma lettre au président adressée à ce dernier, que son régime n’a apparemment pas apprécié.  

Meimay

Il rejoint cet artiste véritablement engagé, donc neutre qu’est Billy Billy, en prenant clairement position pour le peuple de la Côte d’Ivoire, quel que soit ce que cela lui en coûte. Il s’indigne d’abord ouvertement face au refus de Laurent Gbagbo de céder le pouvoir en 2010, après avoir officiellement perdu les élections. Il adopte ensuite la même attitude vis-à-vis de la candidature illégale à un troisième mandat de M. Ouattara, malgré les insultes et les menaces de mort.

Yodé et Siro

L’action de ce duo Zouglou est très intéressante. Comme l’exige leur genre musical, ce sont en effet plus de 20 ans de carrière au service du peuple, sous les différents régimes que connaît la Côte d’Ivoire. Il s’illustre en effet déjà dans les années 1990 avec le titre Tu sais qui je suis, à l’époque où le PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) est au pouvoir.

Cet opus critique déjà les suspicions au sujet de la nationalité ivoirienne de certains concitoyens. Il blâme aussi les disparités régionales, le tribalisme et l’ethnocentrisme à travers les détournements des biens de l’État au profit de la région du président de la République et des dignitaires du régime. Au temps où Laurent Gbagbo parvient au pouvoir, en 2000, Yodé et Siro mettent clairement en garde son administration contre la mauvaise gouvernance avec le titre : Président.  

Leur dernier tube en 2020, « Président on dit quoi ?« , ne déroge pas à leur engagement, preuve de leur neutralité. Il est également très critique des injustices du régime Ouattara et de sa mal-gouvernance. Cet engagement lui doit d’être simplement censuré sur la chaîne publique nationale (la radiodiffusion télévision ivoirienne, rti).

Véronique Tadjo

Elle est une écrivaine dont la dernière prise de position, avec d’autres auteurs africains, contre la présidence à vie, rappelle son perpétuel engagement pour son pays et non pour une communauté particulièrement. Son combat va même au-delà des frontières ivoiriennes, avec son roman L’Ombre d’Imana, voyage jusqu’au bout du Rwanda.

Depuis l’époque du parti unique sous Houphouët où Mme Tadjo était fonctionnaire de l’État de Côte d’Ivoire, donc à la merci du régime, jusqu’à maintenant, la poétesse, nouvelliste, romancière et peintre ne manque pas de critiquer avec courage et désintérêt les limites des pouvoirs en places. Elle le fait soit dans ses publications, soit dans ses interviews.

A sa dernière apparition médiatique dans le contexte ivoirien de crise préélectorale causée par le troisième mandat illégal de M. Ouattara, Véronique Tadjo fustige encore avec courage la prise en otage de la nation ivoirienne par les trois fortes têtes de la politiques que sont Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Elle ne prend donc que le parti de l’intérêt général. Sa production littéraire a un écho dans les œuvres de Billy Billy, de Yodé et Siro, et transparaît également à travers les prises de position de Meiway. 

La neutralité de ces artistes ne fait l’ombre d’aucun doute, leurs luttes étant constantes et n’épargnant aucun régime. C’est simplement de l’engagement. Ce n’est pourtant pas le cas d’autres célébrités très critiques par le passé sous les précédentes administrations à la tête de l’État, mais soudain muettes aujourd’hui lors pourtant de terribles irrégularités, injustices et crimes, sous le régime Ouattara. Ils préfèrent se murer dans ce qu’ils considèrent abusivement comme de la neutralité. Mais leur « neutralité », en plus de dévoiler implicitement leur militantisme pour l’actuel régime ivoirien, montre également du communautarisme et de la lâcheté.

La  neutralité n’est pas synonyme de militantisme

L’histoire politique de la Côte d’ivoire a donné à voir, à la fin des années 1990 et durant la décennie 2000, « l’engagement » de certains artistes ivoiriens contre le tribalisme et les dérives des régimes de cette époque. En l’occurrence, respectivement ceux de Konan Bédié (1993-1999), Guéï Robert (décembre 1999-octobre 2000) et Gbagbo Laurent (2000-2010).

Quelques morceaux choisis : « Dans un pays avec plusieurs ethnies, quand une seule ethnie monopolise le pouvoir, ça devient de la dictature, tôt ou tard, ce sera la guerre civile » ;  « Quitte le pouvoir, quitte le pouvoir, je te dis quitte le pouvoir a a a. depuis quarante ans… Tu as été mal élu… » ; « Mon pays va mal… » ; « Est-ce qu’il n’y a pas de Koffi au Togo » .

Dans une lettre ouverte au président Laurent Gbagbo, le 15 décembre 2010 (lors de la crise post-électorale), et parue dans le journal Le Patriote, alors de l’opposition, mais aujourd’hui du pouvoir, une écrivaine s’indigne courageusement contre les injustices qu’infligeait le pouvoir de Laurent Gbagbo aux populations ivoiriennes.

Les dérives despotiques actuelles du régime de M. Ouattara donnent l’opportunité à ces artistes, dont nous taisons volontairement les noms d’affirmer encore leur engagement par des compositions musicales, ou même de simples déclarations, qui critiquent cette gouvernance malveillante de celui qui, à l’époque, était l’opposant des trois chefs d’État cités plus haut, et dont la candidature illégale à un troisième mandat tout aussi illicite est la cause depuis août 2020 des troubles et des morts de personnes dans le pays.

Mais motus et bouche cousue, aucune publication de la part de ces derniers à ce sujet. Ce silence donne simplement l’impression que leur engagement n’était pas désintéressé, il était communautariste. Leur position n’a donc rien à avoir avec de la neutralité.

Le  mutisme de ces artistes et d’autres personnages dans ce cas, semble révéler qu’ils soutiennent M. Ouattara  dans sa forfaiture actuelle, surtout qu’ils sont de la même région.

Le plus triste est que malgré les crimes de manifestants aux mains nus et même de simples citoyens, par les milices du régimes et ses partisans, en dépit de l’impunité de ces derniers, les emprisonnements injustes d’opposants, la mise sous clé de leur domicile… En somme, malgré des violations graves des droit de l’homme, de l’État de droit et des règles démocratiques, aucun de ces artistes, ni cette écrivaine, très en verve contre les régimes de l’époque où M. Ouattara était opposant ou sur le point d’accéder au pouvoir, ne sort aujourd’hui pour appeler au respect des lois.

On peut comprendre qu’ils soient en déphasage avec l’engagement qui est lié au genre musical Reggae, voire au combat des grands auteurs, ou même qu’ils soient en panne d’inspiration,  mais pour ne pas donner l’impression qu’ils sont d’accord avec les illégalités, les injustices et les crimes actuelles, ils doivent éviter la lâcheté ; ils devraient avoir le courage de lancer des appels.

Ces appels devront se faire dans la langue qu’ils partagent avec les jeunes miliciens du régime. Ils doivent porter sur le respect de la vie humaines, et des dangers de leur manipulations à des fins politiques non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour l’ensemble de leur communauté pour laquelle on veut leur faire croire que donner la mort à leurs concitoyens opposés aux actions illégales de leur mentor est nécessaire à leur quiétude et leur évolution. Il doivent faire comprendre à ces jeunes gens que leur instrumentalisation est par dessus tout pour des intérêts particuliers et met à mal la cohésion sociale, sinon, on ne ferait pas d’eux des criminels.    

Certains de ces artistes essaient tout de même de franchir le pas en appelant cependant laconiquement à la paix. Cette exhortation, qui fait la promotion d’une fausse paix, ressemble plus à l’hôpital qui se fout de la charité, les lois étant toujours violées, des personnes demeurant injustement en prison alors que des criminels courent impunément les rues.

En somme, la neutralité ne sélectionne pas ses périodes de luttes, elle est constante et désintéressée, donc synonyme d’un engagement véritable. Tout combat sélectif est intéressé, il n’a donc rien à avoir avec la neutralité, il peut être l’expression du militantisme, du communautarisme et de lâcheté, autant d’attitudes qui pérennisent les divisions et sont de réelles obstacles aux vraies luttes et à la concorde nationale.

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Auteur·e

revedehaut

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