Dans la tête du tyran, qui n’est pas un dictateur mais un démocrate

Attention, ce billet est une pure fiction, toutes ressemblances avec des faits réels n’est que pure  coïncidence.

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Comment quitter le pouvoir tout en y demeurant, surtout quand on a perdu son masque  ? Diantre,  je n’ai plus la possibilité d’avancer masqué. Ce qui, dans ce temps covidien, est très dangereux pour quelqu’un de l’ancienne génération comme moi. 65 ans passés, 80 ans bientôt. Satanée mort qui a emporté mon masque, ma garantie de réincarnation au pouvoir après mon départ du pouvoir dans la gloire, ma nouvelle peau de dessus, mon diktat jusqu’à la fin de mes jours, le temps en tout cas que la justice soit toujours muselée et aux ordres. Paix à son âme quand même.

Les mauvaises langues diraient même que j’ai tout accéléré pour reprendre les choses en main. Elles ne s’annonçaient pas bonnes avec l’autre vieux, et le moins vieux qui se sont alliés contre moi. Quelle panique pour moi ! Je ne reconnais que le retour précipité.  Mais là, il fallait faire quelque chose pour éviter de se faire Dos Santos : les fruits de dizaines d’années de recherche acharnée du pouvoir et d’affairisme sans concession perdu d’un seul coup, avec l’accession de l’opposition au pouvoir, ou celle d’un faux dauphin ; un dauphin populeux ou traite qui recherchera la sympathie de ce peuple de sauvages en me livrant, moi, l’élite de l’élite, à la vindicte populaire. La chaire du requin est amère, je ne me laisserai pas bouffer aussi facilement.

Le problème serait réglé si seulement j’étais un dictateur, je n’aurais plus besoin de tous ces  stratagèmes et de stresser davantage pour me maintenir au pouvoir, un gaspillage d’énergie, énergie même qui se laisse désirer dans mon corps. Quatre ans que ça dure, mais ces six derniers mois ont été plus intenses : changement des règles du jeux, torsion de ma constitution et tout…  

Le problème serait vraiment réglé si j’étais un dictateur, je m’agrippe au fauteuil Louis XIV et on n’en parle plus. Mais je suis un démocrate, je dois éviter de me faire Compaoré. Sur ce plan tout est réglé, la constitution m’autorise un troisième mandat. C’est ce que me confirment mes amis en tout cas, ce sont d’imminents juristes internationaux ; les médias internationaux même le soutiennent sans autre mesure… bon,  avec de la moquerie quand même. Dans tous les cas, ce peuple d’inconscients et de prieurs chroniques aime trop la vie et est suffisamment mou pour s’autoriser un soulèvement populaire avec le risque de faire face à  mes forces et d’être expédié dare-dare dans l’au-delà. Et puis mes cris au génocide contre les gens de mon ethnie devraient suffire à surexciter cet autre groupe d’ignorants, prêt à tout pour sauver son pouvoir, mon pouvoir qui n’arrive pas à assurer sa dignité.

Et puis d’ailleurs pourquoi est-ce que le peuple se soulèverait, je serai à mon deuxième mandat ? le calcul est facile : 1 mandat +1 mandat + 1 mandat = 2 mandats. Le premier mandat ne compte pas ; nous sommes dans une nouvelle République, même si ce sont les mêmes institutions, hors mis peut-être ce poste de vice-président sur lequel je comptais comme parapluie d’immunité avec mon dauphin qui, une fois au pouvoir, d’une façon ou d’une autre, m’aurait nommé à ce poste honorifique. J’aurais même été un excellent président masqué.

Les amendements de ma constitution, c’était pour cette raison, fallait que j’assure mes arrières après avoir inauguré le fait d’envoyer un ancien président de la République devant la justice, j’avais le pressentiment que je serais le prochain. Faut être réaliste, moi-même je ne vends pas cher ma peau quand je vois mon passé et mon présent : tout ce sang versé pour obtenir le pouvoir ou pour la garder. Enfin soit. C’est une nouvelle constitution, donc aucun problème pour un autre mandat. Je tiendrai la charrue moi-même. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Mais attention, j’ai donné ma parole à la face du monde, je suis un vieil homme respectable, je ne ferai pas un troisième mandat, je vais laisser le pouvoir à ma nouvelle génération… Mais ça, c’était avant quand ma garantie de réincarnation au pouvoir, mon masque, ma nouvelle peau, mon nouveau sang, mon diktat (paix à son âme quand même) était encore de ce monde.  Et puis, j’ai trop pris de raccourcis, tant de personnes m’attendent au tournant que je ne peux prendre le risque de dormir sur mes lauriers et me confier à la providence. J’aurai fini, comme Yacouba du roman Les Soleils des indépendances. Pis, c’en sera fini de moi.

C’est décidé, je prends les devants, je me lance, et ce sera acté, les agissements d’un président de République-empereur ne souffrent d’aucune contestation, les gens me connaissent très bien ; comment ils disent déjà ? « Premier gaou n’est pas gaou »(1). Et puis ce sont mes hommes qui sont au conseil constitutionnel.  

Se présenter est une chose, gagner en est cependant une autre, je risque de me faire Wade : être battu à plate couture, et perdre définitivement ma crédibilité. Et puis, tous contre moi, je ne m’en sortirai jamais, je ne vaux plus grand-chose ; même avec la fraude, c’est pas donné. Mais que diantre !

Non, je renonce. Je ne suis pas Robert Guéï quand même  (Paix à son âme) : dire devant le monde que je ne me présenterai pas aux élections et changer de bouche après. Et quand je vois comment ça s’est terminé pour lui à court et à long terme, ça fait peur. Mais « C’est l’homme qui a peur, sinon ya rien ».

Je suis moi après tout, Guéï, c’est Guéï. Et puis moi, mon passé lointain et proche ne me garantissent rien de rassurant dans l’avenir si je ne suis plus au pouvoir pour que j’y renonce aussi facilement. Joseph Désiré. Yassingbé Junior, Paupaul, Youhéri, doivent me donner le courage.

Mais si le cas de Pierre N. n’est pas pour me décourager ?

L’homme propose,  Dieu dispose. Désolé, moi je tiens à ma vie, je m’oppose. J’ai craché, je m’abaisserai pour laper mon cachât, Covid-19 ou pas ; c’est mon crachat après tout et c’est dans ma propre bouche qu’il reviendra.

Je me lance.

C’est Idriss même qui me conforte dans mon choix : « A quelque chose, malheur est bon ». Je ne suis pas une main de fer et une terreur des populations pour rien. Mes maîtres me soutiendront, comme toujours sournoisement, mais ils seront tout même avec moi, sinon les djihadistes détruiront leurs intérêts dans ce pays. Et puis, je leur fait trop de faveurs pour qu’ils se comportent autrement avec moi. La preuve : je les ai fait propriétaire du terrain sur lequel est construite leur base militaire dans ce pays à partir de laquelle ils contrôlent toute la sous-région. Ils sont ici jusqu’à la fin du monde. Si ce n’est pas une faveur qui mérite de la reconnaissance, ça ! Ils me rendront la pareille. Mais attention, faut toujours se méfier, avec ces hypocrites là. Dans tous les cas, je suis un cabri mort. Et Cabri-mort n’a pas peur de couteaux(2).« 

(1) Une personne avertie en vaut deux  ou chat échaudé a peur de l’eau froide. (2)Une personne qui se trouve dos au mur, ou qui n’a plus rien à perdre, n’a pas froid aux yeux. Elle peut s’avérer très dangereuse.

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Auteur·e

revedehaut

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