Petit lexique ivoirien 3, encore le Nouchi

Avec la récente mutinerie en Côte d’Ivoire, le grand public a certainement fait connaissance avec un parler français entièrement à part à travers les interventions de mutins dans les médias. C’est le fameux Nouchi que  je vous ai déjà fait découvrir dans les billets précédents : le petit lexique ivoirien 1 et ; et de façon plus pratique dans les billets : Vive la francophonie : au cœur du parler français ivoirien  1 et 2  ainsi que dans cet autre billet : Depuis le territoire quivoirien : Exclusivité, dans le secret des négociations gouvernement-mutins. Je  vous propose encore de découvrir le Nouchi mais cette fois-ci selon un lexique en rapport avec l’actualité ivoirienne.

Lexique de la guerre

  • Gbangban: le gbangban, c’est la guerre, les troubles graves comme dans cette phase : « Après une dizaine d’années de gbangban, la Côte d’Ivoire renoue encore avec ses gbangbans en raison des récentes mutineries dans l’armée ».

Ce terme, comme en indique la sonorité, est une onomatopée. Ce n’est qu’une retranscription des bruits de canon et d’armes à feu. Il faut préciser à ce titre que gbangban a pour synonyme Froufrou terme dioula signifiant être dessus-dessous. En nouchi, on pourrait dire : Avec les mutineries, y’avait froufrou au pays ou, littéralement, tout était mélangé au pays.

  • Dja: tuer ; les djaerie : les tueries. Exemple : Quatre personnes ont dja (ont été tuées) pendant la dernière mutinerie en Côte d’Ivoire. Le pays a ainsi renoué avec les djaeries.
  • Fraya: s’enfuir ; le frayali : la fuite. Exemple : Avec l’arrivée de Ouattara au pouvoir, des pro-gbagbo ont fraya du pays. Certains auraient emporté des milliards pendant leur frayali.
  • C’est gâté … : situation invivable. Exemple. Pendant la mutinerie, c’était gâté à Bouaké pendant 4 jours !
  • Lorsque l’on entend : « C’est gâté à Babi ! » (Babi = petit nom d’Abidjan parce que ses habitants seraient des frimeurs) pas la  peine de chercher à savoir ce qui se passe, faut tout de suite djo dans pisce (rentrer chez soi) parce que ya gbangban.
  • Le sens de cette expression dépend cependant du contexte : C’est gâté à Babi signifie en effet aussi : la joie est immense à Abidjan si bien que tout est permis. Exemple: Après la victoire des Éléphants à la CAN 2015, les jeunes ivoiriens s’écriaient : « C’est gâté à Babi !  » et c’était vraiment gâté à Babi toute la nuit.
  • Expression voisine : gâter le coin: émerveiller, réaliser des prouesses. Cette expression peut être péjorative, notamment dans cet exemple : Les mutins de l’armée ivoirienne ont gâté le coin par leurs prouesses langagières.
  • Violer ou abuser sexuellement d’une personne, nouvelle arme de guerre, s’exprime en Nouchi. Il se dit bri-mougou. Composé de deux mots bri = brigand et mougou= avoir des rapports sexuels. Littéralement, bri-mougou peut se traduire : avoir des rapports sexuels forcés, c’est à dire violer. Exemple : Au plus fort de la crise ivoirienne, dans l’ouest du pays notamment, des femmes, des hommes et même des enfants ont été bri-mougou.
  • Mono: le soldat. Les mutins ivoiriens étaient des monos.
  • Gaumon: policier. La confrontation gaumon-démobilisés à Bouaké a fait quatre morts du côté des démobilisés.
  • Tosse: un pistolet
  • L’adjectif bombe: exemple dans les expressions : un président bombe, un footballeur bombe, une go bombe, un gars bombe, etc … simplement pour signifier que la personne qu’on qualifie de bombe n’est pas fiable. Elle pourrait vous mettre dans des situations embarrassantes. Exemple : Il n’a fallu que quelques heures après la cérémonie de pardon pour qu’ADO (Alassane Dramane Ouattara) sache que des anciens rebelles demeurent des militaires bombes.

Un lexique plus ludique

  • Tchatcho ou se Tchatcho, ou simplement se Tcha: se dépigmenter. Exemple : En Côte d’Ivoire, il n’est pas rare de voir des moussos (femmes), même des môgôs (hommes) se tchatcho pour paraître Zo (plus belle ou plus beaux).

Tchatcho est le surnom d’un célèbre artiste congolais, pour ne pas citer son nom, au teint suspectement clair. Les mélomanes l’ont certainement reconnu.

Tchatcholi : la dépigmentation. Exemple : Le tchatcholi devient la mode en Afrique, à Babi particulièrement.

  • Gaou: personne peu civilisée. A pour féminin gaoise et pour synonyme : brézo. Exemple : premier gaou n’est pas gaou
  • Être dans pain : avoir des ennuis : exemple :  Soul To Soul  est dans pain depuis la découverte d’armes dans sa villa.
  • Tracer: marcher sur une longue distance. Exemple : Si jamais gbangban te trouve loin de chez toi, tu seras obligé de tracer pour rentrer. Synonyme  de tracer : déchirer ou gbagboter (du nom de l’ex président de la Côte d’Ivoire dont l’opposition au pouvoir d’antan a été marqué par des marches de protestation, d’où  le verbe gbagboter)

Proverbes nouchi du jour

  • « Enfant de bosse, c’est bosse ; ami de bosse, c’est ropero»

Explication : l’ami du riche ne sera jamais son parent, au contraire, c’est un profiteur. Donc, mieux vaut (se chercher) chercher à se réaliser que de se lier d’amitié avec un riche avec l’espoir de profiter de sa richesse, c’est une perte de temps.

Ropéro =  profiteur. Ce proverbe a pour auteur le rappeur ivoirien Suspect 95.

  • « C’est « non» qui envoie palabre.»

Explication : la roublardise permet de se débarrasser d’interlocuteurs gênants.

Exemple : Plutôt que de rejeter les revendications des démobilisés,  le ministre de l’intérieur les a trouvées compréhensives sans pourtant promettre de les satisfaire. Ces derniers sont rentrés gentiment chez eux, c’est « non » qui envoie palabre.

Le Nouchi, langue officieuse ivoirienne des centres urbains, dévoile encore une fois sa richesse grâce à son caractère apparemment entièrement à part, mais qui en réalité est le résultat du vécu des Ivoiriens, de leur pratique du français et des langues locales.

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