60 ans après, à quand la fin des indépendances africaines ?

Soixante ans après l’indépendance d’un grand nombre d’États africains, subsiste le sentiment récurrent que les indépendances qui auraient dû être une garantie de liberté, d’évolution et de réhabilitation de la dignité. La fin des indépendances sera donc la bienvenue.

La sorbonne, cinquantenaire des indépendances africaines. Cc, Wikimedia Commons

Les indépendances sont un prolongement de la période coloniale

Les indépendances n’ont malheureusement pas consacrées la rupture entre la vision des anciens colons et celles de nouveaux États censés souverains. Il s’agissait plus d’une passation de charges entre l’ex-puissance coloniale et les dirigeants qui ont été sécrétés par elle (ils en étaient des élus) que d’un virage original pour des jeunes États en vue de leur autonomisation totale et leur développement en toute sérénité. En somme, c’est l’apparence de la tête qui a changé, sinon, c’est le même esprit. Et ce changement dans la continuité se réalise encore de nos jours, tant sur le plan politique qu’aux niveaux économique et social.

Sur le plan politique, ce sont dans un premier temps les institutions des anciennes métropoles que les nouveaux État africains répliquent. Et l’une des plus tristement célèbres à ce niveau est la présidence de la République. Celle-ci se transforme en présidentialisme. Il s’agit d’une présidence « à la sauce postcolonisée », une présidence sans aucun contrôle, ni contre-pouvoir en raison d’abord du pouvoir économique du désormais chef d’État qui achète les consciences à tout va, grâce ensuite à son statut de chef suprême des armées, qui bénéficie en outre du soutien militaire de l’ancienne puissance coloniale quand les rapports sont bons avec celle-ci.

Mais la fonction de président de la République est réalisée avec un autoritarisme sans pareil parce qu’elle n’est en réalité qu’une réactualisation du poste de « gouverneur de colonie » de la période coloniale, surtout que bon nombre d’actuels chef d’État africains doivent beaucoup, sinon tout, aux anciennes puissances coloniales pour y avoir fait des études, y avoir travaillé et y détenir des biens ainsi que des réseaux d’influence. Face à ces nouveaux  « gouverneur de colonie », les populations n’ont donc pas voix au chapitre, même pas le droit de décider de ce qui est bien ou prioritaire pour elles. Les parlements issus d’élections législatives truquées, notamment au Mali ou sans les oppositions, comme au Cameroun, au Bénin ou encore en Côte d’Ivoire sont quelques unes de ces nombreuses  exceptions africaines qui confirment pourtant l’évidence : l’illusion de l’indépendance.  

L’autonomie des États africains est un pur mensonge d’autant plus que dans un second temps les courants politiques occidentaux sont ceux qui président à la destinée des pays africains. Ce sont en l’occurrence le libéralisme, le socialisme et leurs différentes tendances.

La dépendance est tellement flagrante qu’elle devient absurde  si bien que le régime ivoirien par exemple parle de « libéralisme à visage humain » pour ne pas donner l’impression d’un rattachement grotesque à l’ancienne puissance coloniale, mais surtout pour masquer son oubli total du petit peuple à son triste sort. Pourtant, le fait est que la forte croissance économique dans ce pays ne profite pas aux populations. Seuls les barrons du pouvoir et leurs partisans en tirent les bénéfices, comme pendant la période coloniale quand les richesses des territoires ne revenaient qu’aux maîtres, aux personnalités et assimilés. 

Par ailleurs, socialisme et libéralisme pratiqués en Afrique supposée souveraine virent tranquillement au rattrapage ethnique, au tribalisme, au clientélisme, aux clanismes, autres preuves de l’accaparement des biens par un groupe de privilégiés comme pendant la période coloniale.  

Sur le plan économique, c’est le système économique des colonies qui a cours  dans les États africains dits indépendants. Il s’agit en l’occurrence de la production de matières premières, puis de leur exportation brute vers les anciennes colonies où la transformation de ces produits donnent du travail aux populations, crée plus de richesses et favorise l’autonomisation des personnes. D’illustres présidents africains notamment Houphouët-Boigny grand « planteur de café-cacao » comme il s’identifiait, se sont adonnés à ce système économique, avec évidemment l’effet contraire pour leurs propres populations : limitation des offres d’emploi, paupérisation et impossibilité d’autonomisation des populations ; et par conséquent la dépendance de ces dernières aux détenteurs des richesses qui comme par hasard, à l’image d’Houphouët-Boigny et ses héritiers politiques, sont les autorités politiques des pays dits indépendants.

Sur le plan social, Le système économique coloniale de colonie d’exploitation favorise depuis la colonisation les déplacements et la relocalisation  des populations des zones sahéliennes et de savane vers les régions forestières propices aux cultures de rente (café, cacao, hévéa). L’on assiste donc naturellement au dépeuplement  de la région supposée pauvre du pays, avec pour conséquence un surpeuplement des zones forestières et dans le même temps une surexploitation du patrimoine forestier. Il vas sans dire que celui-ci se raréfie autant que les moyens de subsistance, quand les terroirs des populations autochtones sont sujets à conflit entre celles-ci et celles qui y ont été transportées par le colon avec le travail forcé, puis par les nouvelles autorités politiques affairistes, ou s’y sont installés d’elles-mêmes parce que le système économique n’a pas changé.

La Côte d’Ivoire et sa partie occidentale sont un schéma de toutes ses réalités malveillantes héritées de la colonisation et qui perdurent soixante ans après son indépendance. Elles sont surtout, à l’image de l’exploitation sauvage de la période coloniale,  un obstacle à la quiétude sociale indispensable pour la réhabilitation et la préservation des biens et des ressources environnementales pour les générations futures. Le bien-être de celles-ci est plus que jamais conditionné par autre chose que les fameuses indépendances.

La justice, l’honnêteté et la responsabilisation en lieu et place des indépendances

La justice est la première réalité qu’il faut substituer aux indépendances. Elle se réalise d’abord par un développement équitable sur tout le territoire national. Il s’agit ici de mettre l’accent sur le ressources locales des différentes régions du pays avec le montage des industries qui vont avec. Cette stratégie maintient non seulement les populations dans leurs régions, mais elle favorise aussi l’enrichissement de celles-ci.

Le nord de la Côte d’Ivoire est un exemple de l’exode vers le sud plus riche et les zones qui n’ont plus de forestière que leur passé. La manque d’un grand intérêt pour les potentialités économiques (élevage, culture du coton, de l’anacarde, des produits vivriers et des fruits, etc.) de cette région favorise son dépeuplement et son appauvrissement. Cette négligence a même été un prétexte pour l’insurrection armée du 19 septembre 2002, selon ses auteurs. Ce qui n’a fait qu’empirer la situation de cette partie du pays avec le pillage et la destruction totale du tissus industriel de la ville de Bouaké, centre économique de la moitié nord du pays.

La relance d’une économie qui autonomise les populations implique donc un développement des ressources locales qui ne peut se réaliser qu’avec une recherche poussée. Celle-ci est malheureusement mise à mal, par la vision du gouvernement ivoirien notamment. Ce dernier ferme l’accès aux études supérieurs aux jeunes ivoiriens à travers une augmentation exagérée des coûts d’inscription dans les universités publiques.  Finalement on préfère étrangement à la base faire les poches de ceux qui ne peuvent produire des richesses que par leur rendement plutôt que de les rentabiliser en investissant dans leurs études. Pourtant, sur ce plan Houphouët-Boigny avait tout de même montré la voix. Les auteurs de telles mesures iniques peuvent en témoigner car ils sont ceux là même qui ont bénéficié de la responsabilité de l’État pour ce qui est de leur formation scolaire, universitaire et professionnelle.   

La Justice et le bon sens voudraient que des États qui recherchent une réelle autonomie  assouplissent, sinon prennent en charge l’accès à l’instruction, à la formation et aux études pour éviter à la longue non seulement la réduction de l’offre en mains d’œuvre de qualité et en cerveau pour la recherche, mais aussi pour s’épargner le recours à des missionnaires étrangers pour la formation et le travail comme pendant la période coloniale.   

La justice implique aussi la prise en charge par l’État des soins de santé de l’ensemble de la population, comme il a été le cas pour l’ex premier ministre ivoirien évacué par avion présidentiel en France en pleine crise sanitaire. Il va sans dire qu’à cet effet il est nécessaire de mettre sur pied une prise en charge sociale inclusive et de construire de réelles infrastructures sanitaires performantes. Ces réalisations évitent simplement  une dépendance de l’étranger sur le plan sanitaire, comme il a été donné de voir pour ce qui est du traitement du premier ministre ivoirien et du président de sénat. Ce dernier est actuellement soigné du Covid-19 en Allemagne.

Les États africains, la Côte d’Ivoire en tout cas, disposent bien des fonds pour rendre ainsi justice à leur population soixante ans après les indépendances ; sinon les fortes croissances économiques de ses dix dernières années seraient un pur mensonge, et puis en cette ère de pandémie du Covid-19, le gouvernement ivoirien par exemple n’aurait pas, comme par enchantement, trouvé de l’argent à verser à des familles et des secteurs d’activité pour les aider à supporter les conséquences économique désastreuses de la crise sanitaire.

Il faut juste faire preuve de justice, mais aussi d’honnêteté et mettre les ressources de l’État à la disposition des populations. Jusqu’à preuve du contraire, ce sont elles qui les créent, notamment  les producteurs de café et de cacao de la Côte d’Ivoire, qui malgré leur pauvreté révoltante, subissent de la part de l’État une taxation exorbitante de leur production (20%/kg).  Il est donc nécessaire que les populations profitent des fruits de leur travail pour rompre avec la vision rétrograde des indépendances, relais de l’esprit de domination et d’exploitation de la puissance coloniale.

La responsabilisation, des populations principalement,vient enfin consacrer la véritable souveraineté.  Il s’agit en effet de la capacité des populations, qui connaissent leurs propres besoins, à décider de ce qui est bien et prioritaire pour elles. Des conseils régionaux et des collectivités locales indépendants et équitablement financés sont bien indiqués à cet effet. Ainsi  l’autonomisation ne devrait pas être un mythe pour les régions et les populations qui les composent. Mais, pour cela il faut bien des élections transparentes et un jeu politique responsable et pacifique qui favorisent le débat et évite à des groupuscules de accaparer encore les richesses, comme pendant la période coloniale.

Finalement, 60 ans après, les indépendances africaines sont une autre colonisation qui ne prendra fin qu’avec la justice, l’autonomisation et la responsabilisation des populations.  Seule pourtant un réel activisme de celles-ci leur permettra de jouir de leur droit de disposer d’elles-mêmes et des biens de leur République respective.

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Auteur·e

revedehaut

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