En politique africaine, la meilleure place du dauphin, c’est derrière le requin

Avec la désignation par Joseph Kabila de son successeur à la candidature à la présidentielle en RDC, la politique africaine s’est enrichie du terme de dauphin. Ce mot n’y était certes pas courant, mais les individus qui l’incarnent, eux, sont présents depuis des lustres. Seulement, ne demandez pas aux dauphins de passer sur le devant la scène car ils préfèrent rester dans l’ombre, derrière le requin, cette personnalité importante et imposante à qui ils sont supposés succéder. Cette « humilité » sans bornes a bien ses raisons.

Couronne. Cc Wikimedia commons
  • Le pouvoir de la gérontocratie

Bien que l’Afrique d’aujourd’hui se veuille moderne et que ses dirigeants aient fait leurs études en Occident ou, comme Alassane Ouattara, y aient réalisé la grande partie de leur carrière professionnelle, les pouvoirs « démocratiques » africains, aussi surprenant que cela puisse paraitre, demeurent un prolongement des pouvoirs villageois africains.

Ces pouvoirs, comme au village, sont ceux des vieux. De l’Algérie au Zimbabwe en passant par la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali, le Cameroun, le Nigeria, le Congo Brazzaville, etc., les chefs d’État sont au moins septuagénaires. Le plus inquiétant c’est que leurs opposants les plus en vue (notamment en Côte d’Ivoire) ont également le même âge. Ce qui revient à dire que c’est la même génération, celle des vieux, qui anime la vie politique de la majorité des États africains, et qui y détient donc le pouvoir.

Entre parenthèses : la relative jeunesse de certains chefs d’États africains ne les différencie pourtant pas de leurs homologues d’un certain âge. Ils sont en effet tous, jeunes et vieux présidents, animés du même esprit, celui de l’Afrique villageoise : le pouvoir sans partage ; sinon il y aurait par exemple en RDC une réelle alternance, ou même au Burundi, une alternance simplement. Finalement, jeunes et vieux dirigeants africains ne sont pas différents, incarnant tous une certaine Afrique traditionnelle.

Les pouvoirs des vieux à la tête d’États en Afrique auraient été louables s’ils ne flouaient pas les valeurs traditionnelles d’unité, de paix, de préservation des personnes et des biens. Mais il aurait été surprenant que ce n’en soit pas le contraire car ces vieux présidents, justement animés de l’esprit du village, préservent la paix, l’unité, les personnes et les biens au sein de leur propre clan au moyen des biens et services publics.  Et cela, au détriment des États modernes qu’ils dirigent, États composés de plusieurs régions, ethnies, tribus, religions, classes d’âge, voire d’individus d’origines diverses. Ces pouvoirs-là portent même atteinte aux valeurs occidentales d’intégration, d’inclusion, d’égalité des chances et de régénération qui ont présidé à leurs formations professionnelles et intellectuelles, car ces vieux ont soit fait des études, soit mené des carrières professionnelles en Occident, et souvent les deux.

Ces vieux qui verrouillent le pouvoir peuvent être identifiés comme de véritables requins, des requins de la politique. Ils sont toutefois conscients qu’ils ne resteront pas éternellement au pouvoir à cause d’obligations démocratiques, même de façade. Ils se choisissent donc des dauphins.

  • Le dauphin, un autre requin

Oui, ces sages d’Afrique, dont la sagesse ne tient qu’à leur grand âge et à la blancheur de leurs cheveux, quand ceux-ci ne sont pas noircis au yomo ou réduits à néant par le rasoir, ont pourtant des dauphins qu’ils se gardent bien de désigner (qui boit de l’eau par ses narines ?) pour ne pas légitimer et exciter certaines ambitions *:)) Marrant.

D’ailleurs, le dauphin même s’accommode très bien de ne pas être propulsé ou de ne pas se présenter de lui-même au devant de la scène, car avec le vieux, le doyen, ce requin à la tête de l’État, la meilleure place est bien derrière celui-ci.

Ce positionnement est tout à fait naturel pour le dauphin, faut éviter de se prendre un coup de mâchoire dans le dos de la part de ce requin qui ne veut pas laisser la place ; et surtout que derrière le requin, on peut se gaver en toute quiétude de ce qui déborde de sa gueule. Et puis, aussi dauphin qu’on est, on peut aussi jouer le petit requin derrière le vieux requin sans risque qu’il puisse vous demander un jour des comptes (si ce miracle se produisait*:)) Marrant) sans se compromettre lui-même. Parce qu’au fond, un requin ne met pas au monde un dauphin, mais bien un requin. Bonjour les détournements de deniers publics et les pratiques digne de la mafia, au vu et au su du vieux requin qui ne s’en émeut pas parce que ça détourne justement l’attention du petit requin du vrai pouvoir déjà occupé par lui, le requin usé,  vieillissant et sénile.

Mais attention, car dans certaines situations, comme en Côte d’Ivoire avec Guillaume Soro, il arrive que le dauphin soit fatigué de la dauphinité, se révolte,  revendique ouvertement sa requinité, et veuille se positionner en avant du vieux requin. Mais là, c’est une autre histoire.

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