Au cœur du parler français ivoirien

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Lettres De L’Alphabet CC de pixabay.com

Ce texte est un extrait d’une fiction, plus précisément du journal intime d’un adolescent ivoirien : un mélange de français et du fameux nouchi. Comme quoi, à chacun son français, français qui n’empêche pourtant pas de parler du quotidien, d’en évoquer les problèmes, en clair de se faire comprendre. J’ai donné un avant-gout de ce véritable melting-pot linguistique dans le petit lexique ivoirien 1 et 2.

                            La grève des professeurs

De retour à l’école après une période de grève des élèves, une surprise attend ceux-ci.

 Au’ourd’hui matin, à 7 heures, dès qu’on a mis nô pied au school (école), on a entendu les pri pri pri (coups de sifflet), genre ya’ait concert de mapouka (danse ivoirienne), ou bien comme si c’était nos vieux pères (dirigeants) de syndicat (syndic des élèves) là encore qui nous appelaient. Djaha (alors que) c’est pro’esseurs mêmes qui avaient sifflé. Ils étaient en grève.

Ils nous ont dit de retourner dans dome (regagner la maison), et puis c’est pas la peine on va se fatiguer pour mettre nô pied au school demain ou bien après demain, même après après demain ; tant que Papa Romeo (le président de République) leur dit pas « oui » là, eux ils n’ont pas temps pour nous, comme si nous-mêmes, on a’ait leur temps avant. Ils disent, eux, ils sont allés voir Papa Romeo par rapport à augmentation de leur gbringbrin (salaire de misère), mais lui, il dit, il n’onquà quitter devant lui là-bas, il n’est pas dans leurs djabou-djabous   (inconsciences) là : ya des gens dans pays là qui travaillent pas, eux ils ont eu travail, au lieu de dire « Dieu merci, Gnanmien moh, Lago ayo, Allah anitché, thank you God », c’est augmentation ils veulent.

Eux aussi ils ont répondu d’abord : « Re’adez celui-là ! (C’est à Papa Romeo ils ont pris faux cœur [courage] pour parler com’ent [comme ça]. Avec les gbangbans [conflits armés] là, ya plus de cœur mort [peureux] dans pays là dèh) il pense que c’est ses enfants ou bien les gens de son village qui viennent lui demander l’a’ent (l’argent) ».

Et puis, ils ont ajouté encore que Papa Romeo a les foutaises quoi. Paé (parce que) c’est lui qui les paye, ils pensent que c’est son a’ent il prend pour leur donner. Quand lui-même il regarde ses poches là, est-ce que ça peut contenir jeton de deux parmi eux, à plus forte raison les milliers ils sont là ? Bon, comme il porte béze (costume), et puis sur béze ya full (beaucoup) de poches, peut-être c’est pour ça il pense que tout leur jeton là, c’est pour lui. Sinon, il n’aquà quitter dans mauvais rêve, c’est l’a’ent du pays les enfants de pays là sont allés demander qu’on n’aquà ajouter sur leur gbringbrin à cau’ de travail ils font pour même pays là où le prix de tout augmente pendant que, eux, depuis waha (plusieurs) d’années, leur jeton est calé comme Pépé Kalé.

Et puis ils ont dit encore, ils ont compris, paé Papa Romeo a oublié que ceux qui n’ont pas de bobidjo (travail) là, lui, il n’a jamais buy (acheté) un cop de riz pour eux, pour dire un sac de riz ; c’est pas dans son salon aussi ceux-là djébéent (dormir) ; al moro (le moindre centime) même, il leur a jamais lah (donner); c’est pas lui aussi qui paye l’eau qu’ils prennent pour se djèkè (laver) là ; si c’est pas pour les prendre pour parler mal aux gens dans parlements, est-ce que lui-même, il a temps de se rappeler des môgôs  (ces derniers) ? Lui, il a jeton (argent), ses enfants ont jeton, sa famille a jeton, les môgônis (gens) de son létch (village) ont jeton, les môgôs (gens) même de son ethnie supportent Espérance de Tunis à cau’ de lui  tellement eux ils espèrent que tchokotchoko (d’une façon ou d’une autre) tant que lui, Papa Romeo, il est krangba (est au pouvoir), eux, ils vont avoir jeton aussi. Avec tout ça là, c’est fini, est ce que lui, il a problème encore ?

           Donc nos professeurs là nous ont chéite (chasser) du school kaba-kaba (dare-dare). Ils disent que nous on a fait pour nous à cau’ de herbes et puis kouadio (bourse) non, au’ourd’hui là, eux c’est leur tour à cau’ de leur gbringbrin.

           Pro’esseur qui était en train de gbaer (dire) tout ça là, on sent que ça ment sur lui-même (ça ne va pas), c’est ses pkakites (mâchoires saillantes) seulement on voyait. Et puis en plus, il a’ait full de djédjés (favoris) con’en. Il n’a’ait même pas encore fini de chier pour (dire ses quatre vérités à) Papa Romeo, que la chaise qu’il a bombé (pris) pour s’arrêter dessus pour panpan (se plaindre) et puis tout le monde va le voir là, un coup, la chair là s’est gbôklô (cassée), man. Môgô là (ce dernier) a pris son dèbè (chuté). Mais luck (heureusement), c’est pas un vieux père (homme âgé), il est encore en kin-nin (jeune), sinon il allait prendre drap. Très tôt, il s’est relevé comme si nous, on l’a’ait pas vu. Nous-mêmes, on pou’ait pas rice (rire) paé ya pas quèquin (quelqu’un) qui n’est pas en drap (sait pas) que tout ce qui est dans school là est fa-ti-gué, pourtant on appelle ça lycée moderne. Ça, c’est quelle façon de moderne ?

         Â, mais nos professeurs là, si c’est pas à cau’ de gbringbrin là, eux, ils vont jamais faire grève paé ya pas professeurs pour les waha d’élèves que nous sommes là, ou bien paé les classes sont trop gbées (surchargées) et puis gâtées, ou bien encore paé les tableaux là sont déteints… Mais eux aussi, on dirait ils ont raison hè, on va recruter nouveaux pro’esseurs, on va djêkê (rénover) les schools gbôlôs (délabrés), on va créer de nouveaux schools, et puis demain on va dire, non : « Ya plus blé pour vous payer. ». Mais, nous-mêmes, nos vieux pères de syndicat là peuvent prendre tous ça là pour faire leur gbaément (discours, combat), mais eux-mêmes, ils ont trouvé ça con’en. Et puis dans pays là même qui a temps ? C’est l’a’ent qui a gbé mind (pris l’esprit) des kôrôs (aînés) et puis des fitinis (des plus petits). A cau’ de ça, tout le monde est esprit (rusé, malin) dans pays là. Malhonie va les tuer ! (Ils excellent tous dans la malhonnêteté !)

A la francophonie

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