Quand les neuf défunts soldats français de Bouaké parlent au président de la République française

Monsieur le président de la République française,  notre ancien compatriote, quelle joie, quelle honneur, quelle fierté ressentons-nous en ce moment ici dans l’au-delà d’avoir été honorés par vous à travers cette cérémonie de commémoration qui nous a été destinée, sur le lieu de notre décès, à l’ancien site du lycée Descartes de Bouaké, ce 22 décembre 2019 ! L’initiative est digne d’une nation reconnaissante, civilisée avec de braves autorités, qui n’oublie pas ses fils et filles, même morts, auparavant honorés, enterrés et dont leurs familles et leur nation ont déjà fait leur deuil ! Oui quelle fierté pour nous ici dans l’au-delà de voir une stèle dévoilée et fleurie pour notre souvenir et de nous savoir ainsi aimés des nôtres, même si les conditions réelles de notre disparition demeurent encore suspicieusement obscures, même 15 ans après !

Dans le même temps, quelle tristesse ! Et même quelle honte pour nous de ne pas pouvoir partager cet honneur que vous nous faites avec tous les autres défunts des crises que la Côte d’Ivoire  a vécues ! Nous pensons  en particulier à tous ces autres morts de la ville de Bouaké, brutalement arrachés à l’affection de leur proche et dont la mémoire n’a jamais été honorée. Silence coupable ? Nous ne saurions le dire même en étant là-haut.

Dans tous les cas, nous les voyons ici, ces défunts qui ne le sont pas officiellement, mais qui ont bien été rappelés à Dieu : les dizaines de défunts gendarmes de la compagnie de Bouaké et leurs garçons adolescents, ainsi que leurs proches de sexe masculin, massacrés en octobre 2002 dans des cellules du 3e bataillon de Bouaké et enterrés dans des charniers, les danseuses d’Adjanou (danse traditionnelle) de Sakassou, dans la région de Bouaké, exécutées par les anciens rebelles, tous ces Bouakéens du quartier N’gattakro, non loin de la résidence du chef de l’État, qui sont morts des suites d’affrontements intercommunautaires en octobre 2002.

Nous voyons aussi ici d’autres défunts ivoiriens dans une grande tristesse, ils ne demandent rien d’autres qu’à être simplement honorés : ces morts de Monokozohi ; ces morts de la répression qui a suivi notre décès et les mécontentements après la destruction des aéronefs ivoiriens, sur les deux premiers ponts d’Abidjan, dans  la zone sud de cette ville et devant l’Hôtel Ivoire ? C’était de tous jeunes gens comme nous. Et plus tard en 2010, ces morts de la crise postélectorale de 2010-2011, dans Abidjan ; les morts de Duékué en mars 2011, etc.

Ce sont toujours toutes des âmes errantes au-dessus de la Côte d’Ivoire. Nous n’en sommes pas moins, nous dont notre mémoire semble instrumentalisée à des fins économiques et politiques et ouvrira de grandes blessures chez des Ivoiriens. Méfiez-vous des manipulations, de quelle nature et quelle origine qu’elles soient… Ne sous-estimez pas les gens.

Vous êtes une autorité, nous sommes honorés de la considération que vous nous accordez, mais croyez-nous, il n’y a pas un meilleur mort qu’un autre. Toute mort est mort. La preuve, aucun des défunts des crises en Côte d’ivoire n’est sur terre. Nous sommes tous des disparus pour vous les vivants.

Vous avez dévoilé et fleuri la stèle que vous nous avez dédiée. Nous ne vous demandons pas d’en faire de même pour tous ces défunts ivoiriens de l’insurrection armée ; il en va de leur dignité puisque vous n’en êtes pas l’autorité. Mais vous avez été sur leur territoire et vous semblez entretenir de bonnes relations avec leurs gouvernants actuels qui ont la chance de contrôler tout le territoire.

Convaincus de votre amour pour nous et de votre maturité malgré votre jeune âge, nous plaidons auprès de vous, d’user de votre influence pour convaincre leurs compatriotes avec qui vous avez dévoilé et fleuri notre stèle et qui n’auraient pas votre clairvoyance… convainquez ces derniers de leur accorder, à tous ces défunts ivoiriens les mêmes honneurs que vous nous manifestez en leur chaleureuse compagnie. C’est à votre avantage. Ce courage, croyez-nous,  vous évitera bien d’embarras et de honte dans l’avenir, particulièrement en 2020 lors de l’élection présidentielle dans leur pays.

Demandez-leur de se faire violence, de souffrir que ce ne soit pas une sélection ou un étiquetage macabre des morts : soit de tel camp ou de tel autre camp. Que ce soit une commémoration nationale de tous les morts des différentes crises en Côte d’Ivoire, sans couleur politique, ethnique, régionale, et même de nationalité, etc. Juste une cérémonie destinée à rappeler le souvenir des morts sur leur territoire pendants ces moments difficiles. Et vous verrez que l’esprit de mort qui rode sur le territoire ivoirien depuis des décennies disparaîtra.

Ce ne sont pas vos oignons, certes, mais ce sont vos amis qui gouvernent ce pays. C’est en tout cas ce que nous avons semblé voir durant votre visite officielle. Vous y avez d’ailleurs reçu des présents, sans compter que vous avez aussi été fait chef traditionnel, donc garant de paix ; qui plus est lorsque votre nom de chef : Ndjekouale, ou le faiseur de paix, l’ouvrier de paix, traduit fidèlement la nouvelle identité que les chefs traditionnels ivoiriens vous ont donnée.

À Kolea Ange Armel, dit Mel, et tous les défunts connus et anonymes de la crise socio-militaro-politique en Côte d’Ivoire.

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Auteur·e

revedehaut

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