Politique ivoirienne : Aboudramane Sangaré, le « gardien du temple », s’en est allé

Aboudramane Sangaré, du Front populaire ivoirien (FPI), après un meeting avec la nouvelle coalition des partis d’opposition, le 18 mars 2015.
© AFP PHOTO/ SIA KAMBOU

C’est avec une profonde peine que ce samedi 03 novembre 2018 j’ai appris le décès d’ Aboudramane Sangaré, le 1er vice-président par intérim de la branche dissidente du FPI, « le gardien du temple », comme on le surnommait dans son part, mais traité de jusqu’au-boutiste par ses détracteurs. Père a son âme. Ma  peine était d’autant plus grande qu’en parcourant les commentaires sur l’article de Koaci.com qui annonçait le décès de cette élite national, je voyais bien, et c’est malheureux, que certaines personnes se réjouissaient de son décès. « Des adversaires politiques ».

On aura beau reprocher à Monsieur Sangaré tous les défauts (d’ailleurs en tant qu’être humain, c’était normal qu’il en eût), sous sa posture, entre guillemet de jusqu’au-boutiste comme aimait à la qualifier ses détracteurs en raison de son soutien indéfectible à Laurent Gbagbo, l’ex président de la Côte d’Ivoire, son ami et ancien camarade de lutte, bouillonnaient des qualités dont ne peuvent se targuer certains personnes qui se vantent de faire de la politique au 3ème millénaire, en Côte d’Ivoire.

  • Monsieur Aboudramane Sangaré a révolutionné la politique en Côte d’Ivoire

La politique en Côte d’Ivoire est plus guidée par les affinités régionales, ethniques et tribales que par les choix de projets de société, les subdivisions géopolitiques en sont l’illustration. Monsieur Aboudramane Sangaré  fait pourtant partie de ses rares hommes politiques ivoiriens, qui n’ont pas milité dans un parti politique par régionalisme, par tribalisme ou par ethnocentrisme. Originaire du Nord du pays par son père et du centre par sa mère, cet homme a pourtant fait le choix d’un homme politique, Laurent Gbagbo, originaire du centre-ouest. Ce  choix était la preuve que c’était les idées qui l’animaient plutôt que le régionalisme, le tribalisme et l’ethnocentrisme qui auraient pu l’emmener à militer au RDR (rassemblement des républicains)  d’Alassane Ouattara en raison de ses origines nordiques ou au pdci (parti démocratique de Côte d’Ivoire) de Konan Bédié par ses affiliations à la région du centre, ou même de se transformer en militant de la 25ème heure et transhumer  ici et là avec l’arrivée de l’un ou l’autre au pouvoir. On pourrait objecter qu’il a été foncièrement FPI (front populaire ivoirien) en raison de la longue amitié qu’il entretenait depuis l’université, dans les années 70 avec Laurent Gbagbo. Mais des amis de longue date de l’ex président ivoirien, qui se reconnaîtront, l’ont bien lâché pour virer dans le camp adverse de la rébellion, chose que n’a pas fait Monsieur Sangaré qui, par ailleurs, était cofondateur du FPI, signe qu’il n’était pas impulsif, contrairement à des rebelles par exemple.

Guidé par les idées et la vision, plutôt que par les motivations rétrogrades du régionalisme, du tribalisme ou de l’ethnocentrisme, Monsieur  Sangaré a simplement révolutionné le militantisme politique en Côte d’Ivoire. Heureusement que le pays en compte des politiques de sa trempe dont les plus en vue sont Maurice Kacou Guikahué, Assoa Adou, Michel Amani N’guessan, Maurice Bandama et Jean-Louis Billon. Comme  Aboudramane Sangaré. Ceux-là font parti du patrimoine politique ivoirien.

  • Aboudramane Sangaré était un homme de conviction

Aboudramane Sangaré est resté ferme dans ses convictions. Fidèle à Laurent Gbagbo jusqu’au bout, on lui reprochait son radicalisme. Mais ce n’est pas connaître l’histoire de la politique en Côte d’Ivoire sur ces 20 dernières années que de traiter M. Sangaré de radical.

D’abord  à la fin des années 90 le FPI était en discussion avec le pdci au pouvoir à cette époque pour une entrée au gouvernement avant que le coup d’État de Décembre 1999 vînt tout interrompre. Il faut rappeler que rien n’amenait Aboudramane Sangaré, cofondateur du FPI et  qui avait été emprisonné et maltraité par le régime de l’époque, à cautionner ces pourparlers.

Ensuite En 2002 M. Sangaré, Ministre des affaires étrangères de Laurent Gbagbo à l’époque, avait humblement quitté le gouvernement pour favoriser un gouvernement d’ouverture avec les opposants du pdci. Mais la tentative de coup d’état du 18 septembre 2002 puis l’insurrection armée qui s’en est suivi sont venue tout remettre en cause. Apparemment cette coalition naissante gênait un troisième larron.

Enfin, après les accords de Linas-Marcoucis, son parti a humblement cohabité dans son gouvernement avec l’opposition et même les anciens rebelles.

Extrémiste, Aboudramane Sangaré ne  l’était pas. Il ne faisait que renvoyer à ses adversaires politiques leurs comportements jusqu’au-boutiste lorsqu’ils étaient eux-mêmes dans  l’opposition.  Un jusqu’auboutisme qui s’était manifesté par le boycotte des élections législatives de 2001 et qui a  atteint son paroxysme par la tentative de coup d’État du 18 septembre 2002 contre le pouvoir FPI  à l’époque ; Ce push manqué s’est par la suite transformée en rébellion, en guerre civile et même en partition du pays en deux  par la force, la violence et le soutien  de certains politiques qui certainement ne se trouvaient pas extrémistes à l’époque de  ces faits indignes, mais qui quelques années après, et désormais au pouvoir, décrient ce qu’ils qualifient d’extrémisme de la part d’un Aboudramne Sangaré qui, dans l’opposition au pdci déjà avant 2000 avait  eu la dignité de pas avoir recherché le pouvoir par  les armes ou encouragé ses compagnons politiques à le faire. Et dans ses huit dernières années d’opposition il a conservé son honneur en restant non seulement fidèle à ses convictions politiques, mais ils n’avaient pas non plus d’armes. Il n’avait que sa voix sourde, la puissance de ses arguments et ses repartis cinglantes. Il connaîtra encore pourtant l’humiliation de l’emprisonnement.

M. Sangaré n’était gère extrémiste. En tant que dirigeant intérimaire du FPI « officieux » Il a eu le mérite de ne pas avoir dit « oui » alors qu’ils pensaient  « non », contrairement à certains politiciens ivoiriens qui avaient hypocritement agi de la sorte au référendum de 2000, tout simplement parce qu’ils avaient des projets cachés.

Fidèle à de dignes convictions politiques, il ne faisait que contester ouvertement un régime autoritariste qui, selon lui, avait injustement transféré sans outre mesure son ami, Laurent Gbagboc. Les derniers balbutiements de l’accusation au procès l’ancien président de la Côte d’Ivoire à la CPI (cour pénale internationale) tendent à donner raison à Abroudramane Sangaré qui était encore plus conforté dans son combat pour la libération de ses compagnons politiques, par l’acquittement de Simone Gbagbo en assise, puis sa grâce par le Président Ouattara.

Homme de vérité, combattant de la première heure, il ne pouvait faire l’affaire d’un régime accusé de s’être mis dans la poche certains opposants dont les propres convictions passent au second plan. Si radicalisme il y a,  ce n’est que celui de ses détracteurs qui dirigent aujourd’hui la Côte d’Ivoire et qui lui ont fait subir de réelles humiliations et sont prêts à tout pour conserver le pouvoir en 2020, situations qui en disent long de la conception qu’ont ces dernier du pouvoir. Il était naturelle que M. Sangaré, homme de vraies convictions, ne leur fît aucune concession.

« Le gardien du temple », Aboudramane Sangaré s’en est allé certes, mais il a pris soin de laisser le double des clés du temple, c’est-à-dire son modèle de digne et honorable politique à part entière, modèle qui demeure pour la postérité et qu’il convient d’imiter en  toute humilité pour une environnement politique de plus en plus  sain et pacifique en Côte d’Ivoire.

Monsieur Aboudramane Sangaré, Père était déjà le maître de votre esprit de votre vivant. Vous pouvez reposer en paix.

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