Bouaké : cette ville ivoirienne en attente

Bouaké, 2ème  ville de la Côte d’Ivoire, capitale de l’ancienne rébellion ivoirienne, ville martyre, était encore sous les projecteurs ces derniers temps avec  la mutinerie des anciens rebelles intégrés dans l’armée ivoirienne. Ces derniers ont, et avec la manière obtenu, leur prime. Mais qu’a bien gagné dans tout ça cette grosse ville qui semble pourtant  en éternelle attente ? Un bref séjour à Bouaké est très parlant à ce sujet.

Un des bâtiments délabrés du camp pompier de Bouakés

Vestige du camp des sapeurs pompiers militaires de Bouaké, crédit photo : Christ Koffi

Déjà même le trajet Yamoussoukro-Bouaké, remarquable par des camions de transport de marchandises transfrontaliers, avec leurs contenus, renversés dans la broussaille le long de la voie à cause des nids de poules et de l’étroitesse du bitume préfigure d’une ville laissée à l’abandon, en attente qu’elle est d’un accès plus aisé.  100 km de zigzag entre les crevasses dans le bitume sur cette route pourtant internationale, et au trafic très dense, c’est pas donné. Mais, une fois en ville, surprise : les voix principales sont en meilleurs états, réhabilité, et même  créées au lendemain de la présidentielle de 2010 à la faveur du programme présidentiel d’urgence.

Facilité de circulation, pourrait-on penser, mais c’est sans compter avec les nués de motards, pour certains aux chasubles orange, que comptent la ville. A la faveur de la rébellion armée en effet dans le nord du pays un nouveau mode de transport en commun a émergé en ville et ses alentours : ce sont les motos-taxis. Ces fameuses motos chinoises qui transportent souvent quatre à cinq personnes avec bagages en bonus. Bonjour les accidents, déjà que le code de la route est un mythe pour ces autodidactes du pilotage de moto à vitesse.

Ce moyen de transport en commun est un véritable casse-tête chinois pour la ville partagée entre le combattre et le réglementer. Une chose est sûre, dans cette zone de la moitié nord du pays aux industries d’antan mangée par les années de rébellion, donc  aux sources de revenus qui laissent à désirer, on préfère faire avec les accidents de motos que  de nouvelles vocations de gangstérisme. Encore que l’on peut se faire agresser simplement pour sa moto ou trouver la mort à moto.

Enfin soit, pas besoin de marcher longtemps en ville pour voir les vestiges des années de la rébellion : les nombreuses villas délabrées des quartiers air France 2 et 3 envahies par la broussaille ; les routes dans les quartiers Habitat-nimbo et de la caisse où les rigoles, les champs de maïs, d’arachide (selon la saison) et la broussaille ont pris la place du bitume en attendant certainement que les autorités municipales de la ville se souviennent que c’est bien la route.

En sortant du quartier Nimbo pour entrer à l’air France, les anciens de la ville seront surpris de voir que l’ancien petit marché, le seul du sud de la ville, n’est plus qu’un vaste espace broussailleux, encore, au milieu duquel trône fièrement un coffre à ordure fatigué de vomir ses ordures tout autour. Mais où sont passées les vendeuses de l’ancien marché ? Un peu plus loin, sur un jardin publique en attendant depuis des années maintenant que leur marché soit reconstruit comme l’ont promis les autorités municipales, plus prompts à faire déguerpir qu’à construire.

Pareil pour le marché d’Ahougnanssou, à l’ouest la ville. Les femmes se débrouillent aussi depuis des années dans les ruelles d’à côté, en bordure de route et dans un bas-fond tout proche en attendant encore que la fabuleuse photo du futur marché devienne réalité.  Il en est de même pour le naguère et légendaire grand marché de la ville complètement parti en fumé en 1998, et aujourd’hui vaste dépotoir, et toute aussi grande toilette à ciel ouvert au cœur de la cité du Gbêkê. Pas surprenant pour une ancienne capitale d’une rébellion.

En remontant vers le nord de la ville, au delà de la fameuse villa du tout aussi néo-célébrissime (malgré lui) Soul To Soul, la zone industrielle de la ville vous accueille avec ces anciennes usines aux grands portails défraichis, maintenant gagnés par la rouille, en attendant certainement de nouveaux repreneurs.  Plus loin à environs 2 km, après une montée, puis sur le côté, le port sec, plus sec que jamais, au milieu de nulle part.

D’autres infrastructures de la ville, notamment l’ancien camp Commando de Bouaké, et des habitations de particuliers attendent encore leur réhabilitation. Mais l’élément fondamental  que la ville semble attendre, c’est son exorcisation total de son statut de capital d’ancienne rébellion. Ce que ne favorise pas son statut de nouveau centre de mutineries et de fief des anciens rebelles qui y ont poussé racines et y ont apparemment fait des émules.

Ce statut encombrant qui semble être la cause de  tous ses malheurs, la ville ne peut en être débarrassé que grâce à la fin de l’impunité. L’affaire Soul To Soul est un véritable test en ce sens pour le gouvernement.

Elle lui offre, même si cela semble invraisemblable et irréalisable pour lui, l’occasion de débarrasser la ville des anciens chefs  rebelles, vieux démons et maîtres sournois de cette cité. Mais en a t-il le courage ? Bouaké, dont l’université porte depuis quelques années, le nom du Président de la République, est en  attente.

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