Reforme constitutionnelle en Côte d’Ivoire : entre deal politique et irresponsabilité des politiques

Côte d'Ivoire: le mandat d'amener de Guillaume Soro levé rfi.fr

Crédit photo : rfi.fr

Le pouvoir ivoirien a pour projet, comme l’a affirmé le président Ouattara d’apporter des reformes à certains textes de la constitution de la Côte d’Ivoire, selon lui porteurs de « germes “confligènes” ». Ce projet, à priori, motivé par la recherche de la paix sociale est louable.  Le nouveau texte pourrait cependant, à long terme, contrairement aux objectifs poursuivis, pérenniser les conflits, si notamment ses reformes envisagées sont clairement fantaisistes ou encore sont motivées par des desseins inavoués ou des intérêts particuliers, ou même si tout les contours de ce projet ne sont pas cernés ;  enfin… découvrons ensemble de quoi il s’agit réellement…

Deal pour la tête de l’État

Aujourd’hui plus que jamais, il s’ébruite que la nouvelle constitution envisage la création d’un poste de vice-présidence. La Côte d’Ivoire pourrait avoir à la fois un président de la  République et un vice-président comme au Nigeria ou au Ghana.

Ainsi, en analysant simplement ce projet, l’on se rend compte que ce poste est créé en vue d’une alternance au pouvoir entre les deux poids lourds du RHDP*, cette coalition qui gouverne actuellement. Ainsi, si jamais en 2020 le chef de l’État est du PDCI* (comme le réclame l’appel de Daoukro), le vice-président sera RDR*, si toutefois ce parti consent à renoncer au pouvoir en faveur du futur candidat PDCI à la présidence de la République, comme ce dernier avait soutenu le candidat RDR, Alassane Ouattara, aux deux précédentes présidentielles.

Ce mouvement de chaises musicales à la tête de l’État n’est cependant pas joué d’avance car Ibrahim Cissé Bacongo, responsable RDR a proposé que le verrou de la limitation des mandats saute avec la reforme constitutionnelle. Cette idée cache difficilement les velléités de soutenir éventuellement un maintien de Ouattara au pouvoir (issu de ce parti) en 2020.

Mais ce qu’il faut retenir, c’est que la reforme constitutionnelle, en plus d’être à la merci du fantasme du pouvoir à vie, s’annonce comme un deal entre PDCI et RDR en vue d’un partage du pouvoir. Ce marchandage,  dans un environnement politique ivoirien où l’opposition est très affaiblie, voire inexistante, marque le retour au parti unique d’antan en Côte d’Ivoire, avec ce que cela comporte comme léthargie parlementaire, dérive et incompétence de gouvernance. Les Ivoiriens peuvent d’ailleurs en témoigner, eux qui ploient sous le poids de l’augmentation vertigineuse du coup de la vie sans que cela n’émeuve leurs élus, mais surtout les autorités. Ou peut-être, ces dernières sont-elles incompétentes à solutionner cet épineux problème ? Dans tous les cas, l’augmentation  récente des factures d’électricité que des Ivoiriens, avec un humour forcé, qualifient de « braquage national » sont très parlantes.

Pour revenir à la création du poste de vice-présidence, Cette reforme annonce non seulement l’immobilisme, voire la régression au plan politique et sociale, mais elle présage aussi l’augmentation des charges de l’État. Il va en effet falloir dégager un budget pour le futur vice-président et l’ensemble des membres de son cabinet, sans compter ce que le contribuable ivoirien paie déjà pour les institutions existantes. Bonjour les pressions fiscales et les taxes farfelues afin de trouver les ressources financières pour le fonctionnement de la future vice-présidence. Bonjour également la gabegie et l’augmentation du coût de la vie.

Si l’on suppose, par ailleurs, comme il se murmure en Côte d’Ivoire, que ce sont les conditions d’éligibilité à la présidence de la République  qui y sont la cause des conflits, ce qui reste à prouver, alors d’où vient-il qu’il faille créer un nouveau poste à la tête de l’État ? Comme il se dit en Côte d’Ivoire :

« En politique, on ne règle pas les problèmes, on les déplace ».

Cette maxime est plus que jamais vérifiée avec le projet de reforme constitutionnelle qui, plutôt que de combler les insuffisances de l’actuelle constitution, crée de nouvelles charges superflues pour le pays et, il en va de soit, pour les Ivoiriens.

Irresponsabilité politique

Pour éviter les supputations et autres conjectures à propos des reformes constitutionnelles, le FPI, principal parti de l’opposition et précédemment au pouvoir, propose simplement l’écriture d’une nouvelle constitution.

Mais, à ce que je sache, aucun politique ivoirien n’a officiellement manifesté son opposition à l’actuelle constitution, et n’a encore moins indiqué les articles qui créeraient problème.

La preuve, en juillet 2000, tous les grands partis politiques avaient appelé à la voter. Maintenant, si à cause de son application, la Côte d’Ivoire n’a pu faire l’économie de plusieurs tentatives de coups d’État, d’une rébellion armée, d’une séparation du pays en deux, de près d’une dizaine d’années de crise politico-militaire et de milliers de morts, la responsabilité de ces drames revient à ceux qui avaient appelé à voter « Oui » alors qu’ils auraient dû inciter leurs militants à voter « Non ».

Ahmadou Kourouma, l’auteur ivoirien, l’a si bien compris qu’il met ceux-ci en face de leur responsabilité dans son roman posthume Quand on refuse on dit non. Le titre de cette œuvre aurait bien pu être : « Quand on refuse on ne vote pas oui ». En effet, ce « Oui » là dévoilait clairement la lâcheté de ceux qui avaient appelé à le voter parce que ceux-ci fuyait simplement le débat politique alors que les arguments en leur faveur ne manquaient pas. Le principal était la fragilisation du tissus social ivoirien à cause de la discrimination d’une frange de sa population du fait de l’ivoirité dont les traces apparaissaient clairement à travers l’article 35 de la constitution, article qui excluait de la candidature à la présidence tout Ivoirien n’ayant pas ses deux parents Ivoiriens eux-mêmes Ivoiriens d’origine.

Et puis, en fuyant le débat politique, ces derniers, selon Kourouma, restaient vulnérables au  recours à des moyens détournés, pour ne pas dire antidémocratiques ou peu civilisés, pour accéder un jour au pouvoir.

Le plus tragique pour l’écrivain ivoirien, c’est que, les partis politiques en Côte d’Ivoire étant en général adossés aux tribus, aux ethnies, aux régions, quelques fois aux religions, ceux qui pensaient accéder au pouvoir par des moyens détournés exposaient les membres de leur communauté à des exactions de la part des partisans du pouvoir ou même simplement de la part de leurs compatriotes. Bonjour la suspicion et la guerre civile.

Ainsi, pour revenir à la responsabilité des politiques ivoiriens vis-à-vis de la constitution de juillet 2000 et de tous les drames qu’ont subi les Ivoiriens prétendument à cause de celle-ci, je dis simplement, à l’adresse de ceux qui l’accusent de tous ces maux, qu’on ne peut pas avoir appelé à voter « Oui » à cette constitution pour ensuite lui jeter des pierres ; comme également, aux partisans de l’écriture d’une nouvelle constitution, je dis qu’on ne peut pas soutenir ce projet tout en feignant d’ignorer ce qui n’a pas marché dans la précédence : la discrimination flagrante d’une frange de la population ivoirienne à travers les conditions d’éligibilité à la présidence de la République, et partant le reniement de l’histoire de la Côte d’Ivoire, pays d’immigration et qui s’est bâti grâce à celle-ci. Soyons honnêtes avec notre histoire et avec nous-mêmes.

Plus qu’une reforme constitutionnelle, ou même une nouvelle constitution, c’est d’un changement de mentalité dont ont besoin les politiques ivoiriens. Ces derniers doivent faire preuve davantage de courage, de maturité politique, de détachement et de responsabilité. On aura beau modifier la constitution, on écrira autant de nouvelles constitutions qu’on désire, si les intérêts particuliers l’emportent sur l’intérêt général, et si cette hypocrisie qui feint d’ignorer les errements passés est toujours de mise, alors la Côte d’Ivoire ne retrouvera pas cette paix si chère à ces autorités et à l’ensemble de sa population. A bon entendeur… salut.

 

PDCI : parti démocratique de Côte d’Ivoire

RDR : rassemblement des républicains

RHDP : rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix

FPI : front populaire ivoirien

7 Commentaires

  1. Merci bien pour les analyses. Je suis étudiant comme vous. J’aimerai partager des expériences sur la cote d’Ivoire. Littéraire, j’effectue des recherches sur l’histoire politique ivoirienne de 1995-2010. J’ose espérer trouver des infos dans nos échanges surtout sans le parti pris. Merci. De Maroll Kouassi

  2. Tu n’a pas parlé de l’article sur le titre foncier. Celui là même que je trouve plus scandaleux dans cette nouvelle constitution. Bravo pour ton billet! Cette histoire de vice présidence est Carrement inutile ou du moins « utile » pour une partie, celle du partie au pouvoir et ses alliés. Tout est mit en oeuvre pour que des partis comme le FPI par exemple subissent une grosse galère!

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *