Côte d’Ivoire : l’alcool, le tueur silencieux

Bouteilles de koutoukou dans un cabaret, Crédit photo : Christ Koffi

Bouteilles de koutoukou dans un cabaret, Crédit photo : Christ Koffi

L’Ivoirien, on le sait, adore faire la fête. Qui dit fête, dit laisser aller à tous les excès qui vont avec, particulièrement à l’alcool. Mais beaucoup d’autres Ivoiriens n’ont pas besoin de faire la fête pour s’adonner à une consommation quotidienne et démesurée de l’alcool. Et si la Côte d’Ivoire, malgré ses apparences, ne se trouve pas parmi les grands consommateurs d’alcool , c’est simplement parce que l’alcool qui est le plus consommé en Côte d’Ivoire échappe à tout contrôle depuis sa fabrication jusqu’à sa mise sur le marché. Et cet alcool, dont le plus célèbre est le koutoukou, encore appelé gbêlê, fait des dégâts parmi ses consommateurs, de jeunes adultes en général.

Jeudi 15 janvier 2015, Yopougon (Abidjan), 9 heures du matin, un homme, la quarantaine, que nous appellerons Mike est au boulot. Il a veillé. Il est gardien de nuit de véhicules. Et ce jeudi matin là, il a pratiquement fini de libérer ses clients qui viennent récupérer leur voiture pour se rendre au travail. Il vaque donc normalement à son occupation quotidienne quand il est soudain pris d’un malaise. Il s’adosse contre un véhicule, tient difficilement sur ses jambes. Les habitants et les vendeurs et vendeuses des environs présents à ce moment là n’ont pas le temps de s’approcher de Mike pour s’enquérir de ce qui ne va pas car ce dernier s’affale au sol, dans la poussière, et rend l’âme. Son corps couvert d’un drap ne sera enlevé de ce carrefour que dans l’après-midi.

Cette mort subite de Mike causa une forte émotion parmi les gens qui le connaissaient et même parmi les femmes qui, le matin, pour se rendre au marché, se faufilaient entre les voitures dont il était le gardien.

Mais passées les émotions, cette mort tragique, au fond, n’a surpris personne car Mike avait la réputation d’un buveur quotidien de Koutoukou. Il aurait même fait de cet alcool local très fort sa seule consommation de la journée. Ce qui veut dire qu’à côté de son alcool quotidien, il ne prenait pas la peine de se nourrir. Quoi de plus normal puisqu’avec 50 francs CFA, on peut s’acheter du Koutoukou. Il y en a même en version améliorée dans des petits sachets, made in Ghana et vendus à 100 francs CFA l’unité. Soit dit en passant, cette version est très prisée par les conducteurs de mototaxi de Bouaké. Ce qui pourrait, en plus de la méconnaissance du code de la route de ces derniers, expliquer les fréquents accidents dont ils sont les auteurs.

Mais, c’est quoi cet alcool local qui fait tant de dégâts parmi les Ivoiriens d’environs 27 ans et plus ?

Il y a trois grandes boissons locales en Côte d’Ivoire :

– Le vin de palme encore appelé bangui ; Avec 100 franc CFA, on peut s’offrir, dans les rues d’Abidjan, un demi litre de cette boisson douce et alcoolisée . Des jeunes gens en vendent en vélo à travers la ville. Mais attention, certains vendeurs de bangui sont gagnés par l’appât du gain. En effet, ces derniers augmentent leur quantité de Bangui en y ajoutant de l’eau sucrée, puis de la levure pour que leur mélange prenne l’aspect mousseux de la boisson originel. Imaginons les effets d’un tel mélange sur un individu qui en fait sa boisson quotidienne.

Le Tchapalo : il résulte du maïs ou du sorgho fermenté et bouilli. Cette boisson est très nourrissante selon M. Oumar Ouattara, un ami, qui en est un consommateur attitré. Pour lui, cette boisson est en plus un bon déconstipant. Elle peut être alcoolisée ou pas. C’est selon la préférence. Avec 100 francs CFA, on peut s’offrir une calebasse, environs 33 cl, de cette boisson.

Tchapalo en pleine préparation Crédit photo : Christ Koffi

Tchapalo en pleine préparation Crédit photo : Christ Koffi

– Le koutoukou. Fortement alcoolisé, il est de loin le plus dangereux. Mais, il est pourtant le plus prisé, certainement parce qu’il est le moins cher, mais aussi le plus fort. Il est fabriqué clandestinement en brousse à partir de la distillation du vin de palme fermenté, puis livré dans les centres urbains, officiellement clandestinement aussi.

Des Mike, je le constate, parce qu’aucun chiffre ne le dit, il y en a des milliers dans toute la Côte d’Ivoire, surtout à Abidjan. Et plusieurs raisons conduisent ces jeunes adultes à l’alcool. Le chômage qui touche selon les chiffres officiels entre 20 et 30% de la population active en Côte d’Ivoire est de loin l’une des raisons majeures. La deuxième raison est le sous-emploi. Il concerne une très part des actifs. Il faut dire que le petit coût des alcools locaux est largement à la portée de ces deux catégories de personnes qui ne peuvent que si adonner à cause de la forte pression sociale que leur condition précaire les fait subir dans une ville, et un pays en générale où la vie est de plus en plus dure malgré ses 9 % de croissance en moyenne sur 4 ans. Selon la banque mondiale, la pauvreté touche 5O% de la population Ivoirienne. 

Une autre raison du goût de certains Ivoiriens pour l’alcool est la dureté de leur activité, ajoutée à leur faible revenu. Ce qui explique qu’en ville les consommateurs du koutoukou et des autres alcools locaux sont les débrouillards et les tâcherons ; dans les campagnes, ce sont les personnes qui travaillent la terre ou exercent une activité très physique.

En somme, autant faut-il vivre, autant le koutoukou est-il nécessaire pour cela, son faible coût le rendant accessible aux personnes les plus défavorisées de la société ivoirienne. Mais, dans le même temps, sa forte teneur en alcool, qui reste d’ailleurs inconnue, les tue à petit feu.

Finalement, on se rend compte que les véritables tueurs silencieux en Côte d’Ivoire, ce sont la précarité et la pauvreté.

4 Commentaires

  1. je souhaite faire une présentation sur les dangers de l’alcoolisme et la toxicomanie. Donc je vous sollicite pour avoir une présentation en powertpoint

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